Philippe Renonçay sous un ciel vide

Au matin du 6 juin 2010, le cadavre atrocement torturé d’un ancien gardien de square est retrouvé à son domicile. Ainsi débute Le Défaut du ciel, le cinquième et sans doute le meilleur roman de Philippe Renonçay. Le mystère tient moins à l’identité des tueurs, un couple de sadiques vite appréhendé, qu’à celle de la victime : François Damian ne serait-il pas en réalité Roland Sastre, pourtant décédé le 12 juin 1953 tandis qu’il servait comme lieutenant en Indochine ? Une énigme qui fascine son voisin, Thomas Heller, au point que celui-ci mène une enquête à Paris puis au Vietnam et disparaît peu après — ses parents engagent alors Clovis Bietel,  un ami de la famille, pour se lancer à sa recherche.  Traque d’un fantôme, lui-même hanté par un spectre, dont l’auteur laisse le soin à un personnage secondaire de souligner par avance l’absurdité : « Tu penses que tu ne fais que marcher sur les pas de Thomas, mais tu les effaces. Comme Thomas a effacé les dernières traces de Sastre. » Le doute gagne peu à peu l’ensemble du récit, frappe de suspicion jusqu’aux chroniques officielles. Jusqu’à cette sale guerre d’Indochine, reléguée, pour ne pas dire refoulée, dans les confins honteux de notre mémoire nationale avec son cortège d’atrocités : « Tu te souviens de ce type qui avait posté une oreille de Viet à sa fiancée et qui ne comprenait pas qu’elle ne réponde plus à ses lettres ? » Avec aussi ses curieux phénomènes d’amnésie collective : qui se rappelle que l’armée française y procéda bien avant les Américains à des bombardements au napalm ? Les souvenirs vacillent, la vérité se dérobe — arrivé trop tard sur les lieux, le fameux cinéaste soviétique Roman Karmen dut reconstituer la bataille de Dien Bien Phu, et qu’importe au fond puisque « la vérité ne sert à rien, qu’elle est incapable de mettre un terme à quoi que ce soit. » Et c’est peut-être cette irréalité logée au cœur de l’Histoire comme de nos petites existences qui obsède en vérité Thomas Heller, lui qui tourna autrefois un film sans avertir les acteurs que la caméra ne contenait pas la moindre pellicule. Avec la découverte par Clovis Bietel d’une traduction de L’Autre mort, nouvelle de Borges extraite du recueil L’Aleph, cet impeccable polar sur fond historique bascule  soudain dans une vertigineuse dimension métaphysique : peut-on changer le passé ? Peut-on « corriger le monde » ? Sur toutes les fictions de Philippe Renonçay pèse un ciel vide, d’où tous les dieux, lassés de ricaner à nos dépens, se sont retirés à jamais.

Date de parution : 02/02/2012

PHEBUS

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