Christine Angot, une pathologie française.

Publié le 12/11/2017 à 11:26 | Le Point

Une imposture du calibre de Christine Angot ne se conçoit que sous le signe de l’hexagone. En 1957, Barthes rassemblait ses Mythologies françaises, « recension des principaux mythes qui tissent notre actualité quotidienne ». Très exactement soixante plus tard, qui dressera l’inventaire des pathologies françaises, ces maladies du temps « produites par notre société et notre histoire », pour reprendre la définition de l’auteur du prémonitoire Degré zéro de l’écriture ? Car un seul pays au monde peut ainsi porter aux nues critiques les informes radotages d’une graphomane, car un seul pays au monde peut ainsi hisser au rang de conscience politique la sœur cachée de Bécassine et de la mère Tape-Dur, ainsi qu’apparue lors d’une confrontation télévisuelle avec François Fillon, car un seul pays au monde peut ainsi désigner comme arbitre des élégances culturelles une chroniqueuse dont les yeux ne se lèvent qu’à regret de son nombril pour découvrir le monde alentour et l’étrange tribu qui s’y agite : les autres. Ce pays, c’est le nôtre. L’affaire part de loin, il a fallu des années d’indéfectible soutien à Christine Angot et à ses risibles autofictions de la part de nos principaux suppléments littéraires, de Libération au Monde, et du service public, de France Inter à France Télévisions, pour aboutir à pareil résultat. Une situation, autre singularité française, qui doit beaucoup à l’extrême concentration du milieu intellectuel où une poignée d’individus, lesquels se serrent les coudes autant qu’ils en jouent, parviennent à imposer médiatiquement un écrivain contre le jugement du public — les livres de notre auteur oscillant entre mévente et succès d’estime.  

Pour accéder au statut de grand écrivain, il convenait jadis de montrer du style ou de l’engagement. Il suffit aujourd’hui d’émarger au registre des nouveaux héros de notre temps, nous voulons parler des victimes. Et Christine Angot est une victime. Il ne s’agit pas ici de nier ou de minimiser la réalité des souffrances liées à des épisodes incestueux, mais de contester que ce douloureux passé lui donne tous les droits. 

Celui de mettre en scène dans Léonore toujours, sans que nul ne s’en émeuve, sa fille de huit mois et un ouvrier musulman : « Le maçon s’appelle M. Ahmed. Il est en plein ramadan. Lui, toujours très discret, ce matin, m’a regardée. Peut-être à cause des W.-C, il sait que c’est là que je vais. A nouveau je suis seule dans l’appartement sauf lui et elle. Je ne sors pas, s’il bande et la viole… il la fore jusqu’au fond, accroché aux petits muscles. » On imagine le scandale du côté du MRAP et de SOS racisme, pour ne rien dire des pétitions indignées du tout-Paris des lettres, si ces lignes étaient tombées de la plume de Richard Millet, par exemple. Celui d’évoquer dans Pourquoi le Brésil, sans faire hausser le moindre sourcil, « l’érotisme des chambres à gaz ». On entend d’ici le boucan médiatique si, toujours par hypothèse, l’expression avait figuré dans un livre de Renaud Camus. Les anglo-saxons possèdent leurs propres unités de longueur, nous autres Français disposons de deux poids et deux mesures selon que l’écrivain figure sur une liste noire ou sur une liste blanche. 

Celui d’en faire un fonds de commerce en revenant chaque fois que fléchit la courbe des ventes vers le thème qui établit au siècle dernier sa réputation sulfureuse : l’inceste. Les Petits (2011) fait-il un flop en librairie que paraît l’année suivante Une semaine de vacances. Et quand La Petite foule (2014) prend des allures de catastrophe éditoriale, Un amour impossible accourt à la rescousse en 2015. Les recensions des livres cités s’agrémentent à l’occasion d’une photographie de l’auteur sur un lit — vous avez dit complaisance ? La pathologie française ici à l’œuvre, encore que ce dernier mot paraisse fort audacieux dans le cas qui nous occupe, est une lente dégénérescence de l’introspection, spécialité nationale illustrée par Montaigne, Rousseau, Proust, Gide et tant d’autres, en rage de l’exhibitionnisme. Qu’importe désormais le flacon, pourvu qu’on ait le déballage. Les églises se vident, mais quantité d’écrivains se bousculent à confesse sur les tables des libraires et les plateaux de télévision — il n’y a d’autre dieu que moi et je est son prophète. Nouvelle religion française dans laquelle l’autofictionnaire en chef prétend au rang de vestale, voire de grande prêtresse.

Celui d’en faire un numéro de cirque comme sur le plateau d’On n’est pas couché où elle envoya valser fiches et verre d’eau, extension du domaine du spectacle, avant d’aller bouder dans sa loge au motif que Sandrine Rousseau, venue témoigner d’une agression sexuelle, s’était permise d’évoquer des personnes chargées d’accueillir la parole des femmes harcelées. « Formées pour accueillir la parole, mais qu’est-ce que j’entends ? » l’avait alors interrompue Christine Angot. Oui, au fait, qu’avait-elle entendu ? Qu’entre autres scandales révélés, elle n’avait pas le monopole du traumatisme, qu’en ces temps où tout s’achète et tout se vend, jusqu’à son propre malheur, elle souffrait de la concurrence. Nouvelle extension, cette fois du domaine de la marchandisation, nouvelle étape vers l’idéal libéral-libertaire si caractéristique des partisans de Christine Angot — faut-il rappeler que l’un de ses plus fervents soutiens institutionnels fut Pierre Bergé, celui qui ne voyait aucune différence entre louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine ? Interdiction d’en parler, avait conclu la voisine du samedi de Yann Moix, on se débrouille ! Les suites de l’affaire Harvey Wenstein tendraient pourtant à prouver que les femmes ne se débrouillaient jusqu’à présent pas si bien avec la loi du silence imposée par les violeurs et autres délinquants sexuels. 

Mais la pathologie Angot est aussi et peut-être surtout le signe du naufrage idéologique et intellectuel d’une gauche de salon qui a depuis longtemps abandonné le prolétaire à son sort et n’a plus d’yeux que pour le minoritaire en souffrance, titulaire d’un compte en perpétuel découvert à la banque des droits de l’individu. Victime de la domination masculine, pire encore de la domination paternelle, Christine Angot ressemble à l’ultime chance pour le camp progressiste de se trouver une idole à défendre. D’où l’obligation de saluer par de vastes balancements d’encensoir les ramassis d’inepties avec quoi se confondent la plupart de ses romans : « Je suis allée pisser aux waters et j’ai vu que c’était sale. J’ai compris qu’Oscar était un homme malade, car ses matières sont molles. Il avait éclaboussé tous les waters. Je ne voulais pas de saleté, j’ai pris une brosse et j’ai nettoyé la saleté. Avoue que c’est génial. » (Les Autres). Et toute la presse branchée d’avouer qu’en effet, c’est génial.  D’où la nécessité de contorsions toujours plus acrobatiques pour trouver des significations cachées dans ce fatras, comme lorsque certain critique éleva sans rire Une semaine de vacances au rang de grand roman politique — pensez donc, un personnage ouvrait son journal à la une duquel était annoncé la mort du général Franco. Rien de plus ? Rien de plus. Mais assez pour entonner qu’avec Christine Angot, le fascisme ne passerait pas, mais assez pour continuer de ronger le vieil os des vieux combats. Cette gauche déboussolée, congédiée par le peuple et par les électeurs, mais toujours bien représentée parmi les élites médiatiques, forme le dernier carré autour de la chétive icône. 

Le moment Angot est celui du dévoilement. Sur le plateau d’On n’est pas couché, soudain la reine Christine fut nue. Monarque d’un royaume postmoderne dont chaque sujet doit être à lui-même sa propre entreprise victimaire, le comptable vindicatif de sa petite boutique des horreurs. Sur le plateau de L’Emission politique, soudain la France fut nue. Dans tout autre pays au monde, François Fillon n’aurait pu concourir à la présidentielle et les romans de Christine Angot seraient en vente au rayon farces & attrapes.