Imre Kertész d’une Europe à l’autre

« Dernièrement, on me dit souvent que j’ai « changé ». En bien ? En mal ? Je remarque que c’est plutôt en bien et j’ai l’impression que l’on m’en tient rigueur. Ces jours-ci, V. m’a fait des reproches : j’aurais « perdu ma profondeur », je parle de droits d’auteur et de questions matérielles. Comment? C’est au statut de prisonnier et à l’infantilisme de la dictature que je devrais ma « profondeur »? Aurais-je vécu quarante ans à l’encontre de ma propre nature, et même simplement à l’encontre de la nature? Ce n’est pas exclu… moi aussi je constate que j’ai changé, d’une autre manière, il est vrai. » Imre Kertész, né en 1929 à Budapest, s’avise donc que « je » est devenu un autre et se lance en quête de lui-même. Rien d’autre à faire que de s’en remettre à l’écriture, sous l’influence revendiquée de Wittgenstein, au gré d’un carnet de bord/carnet de route/carnet d’exil/carnet d’errance (Vienne, Francfort, Leipzig, Berlin, Hambourg, Bâle, Paris…) et, chemin faisant, de recenser ce qui fait signe et pourrait constituer un indice. Le résultat en est un admirable herbier littéraire, un précieux petit ouvrage dont l’acquisition dispense de tous les livres-bilans — nouveau millénaire oblige, qui fleurissent depuis quelque temps aux devantures des librairies. Ce vieux professeur qui hurle comme un possédé dans la nuit de Leipzig en dit long sur ce que fut le régime est-allemand et sur les blessures qui restent à cicatriser dix années après la chute du mur de Berlin. La situation de l’« autre Europe » ne se trouve-t-elle pas ainsi idéalement résumée : « L’âme des petites nations d’Europe orientale, souffrant du complexe du père, noyées dans une perversion sadomasochiste, ne peut apparemment pas vivre sans les grands oppresseurs sur lesquels elles peuvent décharger leur malchance historique, et sans le bouc émissaire des minorités sur lequel elles peuvent reporter la haine et les ressentiments accumulés par les défaites quotidienne » ? Quant au problématique statut des juifs en Hongrie, l’auteur joue de ce thème en virtuose au gré d’une palette littéraire qui s’étend du gris muraille au (très) noir humoristique : « Tout comme un physicien qui n’a pas entendu parler de la théorie quantique n’est pas un physicien, un antisémite qui ne compte pas avec Auschwitz ne peut pas être, pour ainsi dire, un véritable antisémite, crédible, sérieux et, au moins dans le cadre de son idée fixe, formé et informé. » Ce n’est pas tout. La simple description d’un couple attablé dans un café donne idée du gouffre existentiel qui s’ouvre à chaque instant sous chacun de nos pas. On trouve aussi un inventaire pour solde de tout compte de notre vingtième finissant : « Avez-vous remarqué que dans ce siècle tout est devenu plus vrai, plus véritablement soi-même? Le soldat est devenu un tueur professionnel ; la politique, du banditisme ; le capital, une usine à détruire les hommes équipée de fours crématoires ; la loi, la règle d’un jeu de dupes ; l’antisémitisme, Auschwitz ; le sentiment national ; le génocide. Notre époque est celle de la vérité, c’est indubitable. » Il y a de tout dans cette petite merveille en prose où la concision le dispute à la lucidité. Et même un peu d’espoir par endroits.

Un autre – Chronique d’une métamorphose


Imre Kertész

Traduit du hongrois par Natalia et Charles Zaremba

Actes Sud

https://www.actes-sud.fr/node/14736

Publié dans Le Matricule des Anges en janvier 2000.