La lecture par temps de confinement

A moins de limiter cette pratique au moyen de passer le temps entre deux rêveries à bord d’un train ou d’occuper le bref intervalle qui sépare le nouvel épisode de votre série préférée du moment où vos yeux se ferment pour la nuit, la lecture exige persévérance et continuité. Autrefois, seules les grandes vacances, la maladie ou la retraite offraient la possibilité d’aborder dans la durée certaines œuvres au long cours, de partir pour des voyages immobiles où l’exotisme naissait non plus du pays de destination, mais du pays d’origine retrouvé avec beaucoup d’étonnement quand on reposait enfin son livre après des heures passées entre la Terre et la Lune ou entre la Guerre et la Paix. La claustration subie par des millions de Français offre une chance paradoxale d’élargir cette opportunité à un plus vaste lectorat, de placer la plus grande littérature à portée du plus grand nombre. C’est évidemment le nom de Proust, écrivain du confinement volontaire entre quatre murs tendus de liège, qui vient en premier à l’esprit. D’abord parce que le temps constitue la matière même de sa cathédrale textuelle, ce temps à présent comprimé ou distendu pour beaucoup d’entre nous, modifié dans tous les cas, selon que l’on combatte aux urgences sur le front de l’épidémie ou que l’on reste cloîtré chez soi en possession d’un pécule d’heures soudain vacantes. Ensuite parce qu’il a lui-même décrit ces stations dans une dimension parallèle en ouverture de la célèbre préface à Sésame et les lys de John Ruskin : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré ». Et enfin parce que la descente sans escales, à peine quelques pauses pour ravitaillement, du long fleuve d’A la recherche du temps perdu est l’une des plus mémorables expériences intérieures qui se puissent concevoir. 

Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point la grande forme romanesque, telle qu’illustrée par des auteurs fort divers, entre en résonance avec une époque placée sous le signe du coronavirus. Commençons par le plus anecdotique, à savoir la domination accrue, réclusion oblige, des séries sur l’imaginaire planétaire. Leur consommation augmente en flèche par tous écrans interposés, chaînes de télévision ou plateformes, parfois sous des formes extrêmes comme le binge-watching qui consiste à visionner jusqu’à l’intégralité d’une saison en une seule fois. Le bon moment pour rappeler à tous les accros que la meilleure série de l’histoire est française, disponible sur papier et s’intitule Le Comte de Monte-Cristo, signée d’Alexandre Dumas et Auguste Maquet. Et que tout Hollywood réuni peut toujours s’accrocher pour concevoir pareille suite de rebondissements, au sujet desquels on ne recommandera cependant pas le binge-reading tant monte le regret à mesure que diminue le nombre de pages encore à tourner. 

Certains amoureux de la chose écrite, et je suis du nombre, placent L’Homme sans qualités de Robert Musil au plus haut des cieux littéraires. Résumé : en août 1913, un cercle de personnalités viennoises baptisé « l’Action parallèle » s’interroge sur la meilleure manière de célébrer les soixante-dix années du règne de François-Joseph, ce qui suppose avant tout de déterminer sur quelle idée forte repose la double monarchie, ce qui unit en profondeur des sujets d’origines très diverses. Faute d’y parvenir, Ulrich et les autres échouent dans leur tâche. Comment ne pas voir que « l’archipel français » est aujourd’hui confronté au même défi qu’autrefois la mosaïque austro-hongroise ? A la défaveur du coronavirus, en dépit des actes et des paroles de solidarité, nos îles s’éloignent davantage encore les unes des autres. Aux multiples fractures déjà recensées s’ajoutent de nouvelles oppositions et parfois même confrontations entre des smicards en première ligne (infirmières, caissières, livreurs, chauffeurs routiers…) et des professions moins exposées et mieux payées, entre premiers et derniers de cordée, entre provinciaux et parisiens réfugiés par milliers dans leurs résidences secondaires au risque d’exporter la pandémie dans les bagages. Lire ce monumental roman ne revient pas seulement à découvrir un chef-d’œuvre, mais aussi à réfléchir sur l’urgence de recomposer une nation, faute de quoi triomphera ce que Musil nomme « l’anarchie des atomes ». Et pour situer cette urgence, qu’il suffise de dire que les palabres de l’Action parallèle précèdent d’à peine un an l’engloutissement de l’Autriche-Hongrie dans la Première Guerre mondiale.

Un remède à ce poison de la discorde peut se trouver dans une entreprise tentaculaire, modestement définie par son auteur comme « un roman de dimensions inusitées » : Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains. Le confinement, l’occasion ou jamais de se lancer dans les vingt-sept volumes nés d’une illumination ainsi évoquée par Jean d’Ormesson lors de son discours de réception à l’Académie française où il fut élu au fauteuil de Jules Romains : « En ce soir d’automne parisien, dans la rue d’Amsterdam pleine de couleur et de mouvement, encombrée de voitures et de passants qui se rendaient à leurs plaisirs ou à leurs occupations en entraînant avec eux, dans une sorte de mouvement brownien invisible et pourtant réel, leurs pensées innombrables, leurs ambitions, leurs craintes, leurs rêves à peine formulés, le jeune Louis Farigoule, qui rentrait chez son père, instituteur à Montmartre, eut une illumination : il éprouva, en une véritable intuition d’ordre mystique dont il ne reste aucune trace écrite, mais que ses confidences ont maintes fois évoquée, un sentiment de fraternité et de totalité. » L’unanimisme littéraire était né. Si unanimité n’est pas et ne sera jamais français, se pourrait-il que l’unanimisme connaisse un renouveau ? En plus d’en goûter l’abondance romanesque, la vaste fresque des Hommes de bonne volonté invite à méditer sur la « fraternité » inscrite au fronton de nos édifices et sur la « totalité » perdue, fragmentée, éparpillée au gré des intérêts particuliers, égoïstes et concurrents.

Au temps du coronavirus, lire peut ainsi vouloir dire beaucoup plus que lire. D’enfin se plonger dans certaines œuvres hors normes, autour desquelles on s’est parfois contenté de tourner par manque de loisir, permet non seulement de renouer avec les vertus malmenées par la modernité de l’attention, de l’intériorité et de la persistance, de décrocher des écrans, mais aussi d’identifier certains thèmes anciens qui continuent de travailler en profondeur notre présent. En matière de lecture non plus, le jour d’après ne saurait tout à fait ressembler au jour d’avant.

Paru dans Le Figaro en mars 2020