L’affaire Woody Allen.

  1. Êtes-vous surpris par la décision du groupe Hachette de renoncer à publier les mémoires de Woody Allen ?

Je suis sidéré, je ne pensais pas que la censure prenait déjà autant ses aises et que les comités de relecture supplantaient désormais les comités de lecture. On avait déjà vu des acteurs renier après coup leur participation à un film de Woody Allen, Rebecca Hall et Timothée Chalamet dans Un jour de pluie à New York, pour ne pas les nommer, on avait déjà vu les studios Amazon bloquer le même long-métrage après l’avoir financé, mais je pensais naïvement que l’édition se montrerait plus résistante à l’esprit du temps que les girouettes d’Hollywood.  C’est un bastion de l’indépendance intellectuelle qui vient de tomber.

2. Cette décision, qui intervient quelques semaines avant la sortie du livre, a tout l’air d’une reculade sous la pression, non ?

Il s’agit en réalité d’une double pression. D’abord, celle du politiquement correct, bien entendu, très puissant aux Etats-Unis — et régulièrement aiguillonné par les scandales sexuels à répétition, au point de vouloir à présent confondre l’accusé, le coupable et même celui auquel la justice ne reproche rien officiellement, comme dans le cas de Woody Allen. Pression commerciale, ensuite, puisque le lecteur est majoritairement une lectrice, qu’il ne faudrait donc pas froisser. Comble du sexisme que cette manière de considérer que toutes les femmes pensent et ressentent de la même façon, soit dit en passant. On aurait tort d’en sourire, le présent américain est souvent le futur français. D’ailleurs, nous y sommes presque.

3. Est-ce un tournant dans l’histoire de l’édition ?

Il suffit de lire ou relire Endetté comme une mule, les formidables mémoires d’Eric Losfeld, pour se rappeler d’un temps pas si lointain où des éditeurs dignes de ce nom n’hésitaient pas à faire leur métier contre l’air du temps et subissaient en conséquence les foudres de la censure, les descentes de police, les saisies de livres et les rigueurs de la justice qui les frappait au portefeuille. Il s’agit aujourd’hui tout au contraire d’avoir le vent dans le dos, de se prémunir non seulement contre tout recours légal, mais également d’acquiescer par avance à l’ordre moral tel qu’il s’incarne de manière changeante dans tel ou tel groupe de pression. L’éditeur se voulait autrefois l’indéfectible soutien des auteurs et le défenseur de leurs œuvres, il trahit à présent volontiers les secondes comme les premiers et ne reconnaîtra bientôt plus d’autre loyauté qu’à la doxa. 

4. L’action de minorités actives, ou d’individus se disant offensés, est-elle en train de remplacer la censure d’Etat ?

Non seulement la censure d’Etat, mais également l’Etat de droit et la justice. Woody Allen n’a pas été condamné, il n’est pas même poursuivi, ce qui ne saurait freiner les ardeurs des redresseurs de torts d’un genre nouveau, lesquels comptent pour rien que le propre frère de la plaignante affirme que celle-ci a été manipulée par sa mère Mia Farrow — qu’il accuse en outre de lui avoir infligé de mauvais traitements durant son enfance. Pour la grande coalition des offensés, il s’agit dorénavant que la justice soit rendue de manière expéditive sans s’embarrasser ni des complications d’un procès équitable, ni des arguments de la défense afin qu’ils puissent continuer à voir le monde en noir et blanc plutôt que d’y distinguer cinquante nuances de gris. Pour atteindre ce but, ils peuvent s’appuyer sur des tribunaux médiatiques où s’expriment des jugements lapidaires, où un mensonge mille fois répété, comme la fausse information que Woody Allen aurait épousé sa fille adoptive, devient vérité. Il ne faut pas s’y tromper : l’ambition ultime des modernes dames patronnesses est d’aligner la justice sur les critères dégradés des réseaux sociaux. Formidable régression ! On ne me fera jamais croire que manier le clic et le tweet comme d’autres brandissaient autrefois en meute la fourche et la torche pour traquer une victime expiatoire constitue un progrès démocratique.

5. Ne se situant pas sur le plan du droit pour justifier leur action, quel but poursuivent les anti-Woody Allen, selon vous ?

Il s’agit tout d’abord de retourner à l’ancien régime avec rétablissement des lettres de cachet et de l’exposition au pilori. A chacun ses nostalgies. Il faut ensuite toujours alimenter d’un nouveau combustible, c’est-à-dire de nouveaux accusés, l’incendie qu’un féminisme dévoyé, contre-productif et vindicatif, à distinguer entre autres des justes luttes menées contre les violences faites aux femmes, ne cesse de propager. Au risque de confondre le feu sacré avec les flammes d’un bûcher où brûler Woody Allen. Et puis l’occasion est belle pour certains et certaines de conquérir des positions de pouvoir dans le nouvel ordre tout en conservant les avantages acquis dans l’ancien. Prenons le cas de Virginie Despentes qui se fend dans la presse d’une tribune sur le César attribué à Roman Polanski (« Désormais, on se lève et on se barre »). Au long de cette interminable logorrhée, véritable gloubi-boulga conceptuel, où l’on barbote du début à la fin dans la plus navrante confusion intellectuelle, cette penseuse sans pensée ne se contente pas de mélanger tous les sujets, du 49-3 aux agressions subies par Adèle Haenel. Elle en profite pour se classer parmi les « dominés » contre « les boss, les chefs, les gros bonnets ». De qui se moque-t-on ? Virginie Despentes était encore récemment jurée du prix Goncourt, elle est représentée par le plus influent agent littéraire français, son roman Vernon Subutex a été adapté pour la télévision par Canal + et les films (irregardables) qu’elle a réalisés ont bénéficié de tous les généreux financements d’un système sur lequel elle crache fort opportunément aujourd’hui. Plus incluse, tu meurs. Quelques jours après l’attentat contre Charlie, elle enveloppait du même amour les victimes et leurs tueurs : « J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser au visage. J’ai aimé aussi leur désespoir. » ou « J’ai été aussi les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui venaient de s’acheter une kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que vivre à genoux. » Les frères Kouachi sont dignes d’amour, parce qu’ils sont des dominés sociaux, Dylan Farrow, accusatrice de Woody Allen, a forcément raison, parce que c’est une dominée sexuelle. Plusieurs générations ont grandi dans la hantise du fascisme, il conviendrait à présent de développer une semblable défiance du gauchisme et de ses délires contemporains, de ce gauchisme de salon dont les têtes de gondole ne veulent pas avec Rimbaud « arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens », mais avec Despentes parvenir à l’incongru par le dérèglement de tout le sens commun. De ce gauchisme qui ressemble toujours davantage à un nouveau fascisme. Pour faire bonne mesure, la photographe Chloé des Lysses porte dans une lettre ouverte de graves accusations de harcèlement contre…  Virginie Despentes. Que la dernière à se lever et à se barrer pense à éteindre la lumière !

6.  N’est-il pas devenu risqué de publier Woody Allen, tout comme de décerner un césar à Roman Polanski ?

Le risque principal est de paraître ainsi défendre des comportements criminels. Roman Polanski a été condamné aux Etats-Unis pour un crime odieux et sordide — on ne saurait trop souvent rappeler que le viol est un crime, et j’ai toujours été choqué de l’indulgence dont il bénéficiait en France dans certains cercles. Mais s’agissant d’accusations plus récentes portées par d’autres femmes contre lui, même si la parole de celles-ci m’émeut et pour tout dire me convainc, j’ai pour conviction que la justice ne saurait être rendue dans la rue ou à l’occasion de la cérémonie de César. On se trompe de combat. La juste cause aurait consisté par le passé à militer pour l’extradition de Polanski, la juste cause consisterait aujourd’hui à militer pour abolir la prescription des crimes sexuels. Quant à Woody Allen, si je ne suis pas capable de défaire le nœud de vipères avec quoi se confond pour l’essentiel sa vie de famille, je sais au moins que la vérité est moins simple, que la vérité est ailleurs que dans les simplifications de ses détracteurs. Par ailleurs, il n’a jamais été autant risqué de prétendre distinguer l’artiste de l’homme.

7. Les maisons d’édition emploient désormais des « sensitive readers » pour relire les textes, y compris les romans, afin de traquer les contenus qui pourraient heurter. Vous avez été éditeur vous-même. Jusqu’où irons-nous ?

Ce mouvement ne saurait connaître de terme, tout comme l’obsession de pureté ne peut être comblée, tout comme l’élimination des opposants par un régime totalitaire ne peut s’interrompre sous peine d’effondrement. Non content d’épurer les textes présents et à venir, on en viendra à corriger l’ensemble des œuvres du passé pour augmenter et obtenir la juste teneur en moraline. Cela a d’ailleurs commencé avec les films de Woody Allen, précisément, dans des articles où on s’interroge doctement sur le fait de savoir si le personnage interprété par Mariel Hemingway dans Manhattan n’est pas un peu jeune (17 ans après vérification) pour être l’amante du sien. Du temps où j’étais éditeur, il va sans dire que les seuls « lecteurs sensibles » dont l’avis importait étaient mon associée et moi-même.

8. Dans une société où tant de gens pourraient se dire « offensés » par un roman, un film, etc… que va devenir l’artiste ?

Paradoxalement, il se peut qu’une période très favorable s’ouvre pour lui. Michel Leiris jugeait que la littérature n’avait aucune valeur « s’il n’y a rien dans l’acte d’écrire une œuvre qui soit un équivalent de ce qu’est pour le torero la corne acérée du taureau. » C’est désormais à chaque livre ou à chaque film que l’artiste risque de se faire charger par « la Bêtise au front de taureau » que dénonçait Baudelaire.

(Propos recueillis par Sébastien Le Fol)