DESPENTES SUR LA MAUVAISE PENTE.

Dans Le Livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera, il est question d’une photographie où des jeunes font la ronde devant des policiers anti-émeute. L’image fascine Mme Raphaël, une enseignante dont le grand écrivain franco-tchèque nous dit : « Elle voudrait, elle aussi, danser dans une ronde. Elle a toute sa vie cherché un cercle d’hommes et de femmes auxquels elle pourrait donner la main pour danser une ronde… » S’ensuit la litanie des causes successives et souvent contradictoires que le personnage s’est efforcé d’embrasser, de l’Eglise méthodiste au maoïsme en passant par la psychanalyse et le yoga. Depuis quelques jours, un cercle ne cesse de s’élargir, celui de l’antiracisme, des hommes et des femmes toujours plus nombreux font la ronde, dansent avec les stars (Yannick Noah, Omar Sy…) et réclament justice. Entrer dans la ronde part ici comme presque toujours d’un bon sentiment : les circonstances du décès d’Adama Traoré lors d’une interpellation par la gendarmerie en 2016 restent à élucider et tenter de faire croire que les graves blessures reçues par Gabriel, un rom de 14 ans surpris à voler un scooter, ont été causées par un policier qui aurait trébuché sur lui dans l’obscurité est une insulte à l’intelligence collective. Mais il se trouve que dans l’histoire récente, la plupart des danses nous sont venues des Etats-Unis et celle-ci ne fait pas exception à la règle puisque née à Minneapolis immédiatement après le meurtre de George Floyd. Et c’est là que les choses commencent à se gâter. Car tout à leur joie de participer à la chorégraphie, les danseurs en rond appliquent pour beaucoup le fameux précepte de Rousseau : « Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question » — François Ruffin fut d’ailleurs par eux voué aux gémonies pour avoir déclaré qu’il attendait les résultats de l’enquête avant de se prononcer. Peu importe dès lors que George Floyd ait été menotté et neutralisé au moment de son décès tandis qu’Adama Traoré fuyait les forces de l’ordre ou que les expertises médicales livrent des conclusions concordantes dans le premier cas et discordantes dans le second. Seul compte d’établir un parallèle entre les deux affaires, de placer un signe d’équivalence entre les violences policières. Pour bien connaître Minneapolis, ville dans laquelle je séjourne chaque été depuis une vingtaine d’années, comparer les méthodes des flics d’ici et des cops de là-bas ne saurait pourtant relever que de la plus crasse ignorance ou de la plus parfaite mauvaise foi. 

On vit bientôt se joindre à la farandole les agitateurs professionnels pour qui l’occasion était trop belle de pousser les feux communautaristes. Vinrent ensuite tous ceux dont le fonds de commerce est de revivre encore et toujours le temps des colonies, surpris qu’on leur tende la main mais heureux de prendre l’air, d’échapper à l’atmosphère confinée de leurs spécialités universitaires — car leur chaire est triste, et ils ont lu tous les livres sur la guerre d’Algérie. Ne manquait plus à l’appel que le gauchisme de salon et son cortège d’impostures. Et Virginie Despentes apparut. Cette rebelle institutionnelle (représentée par un des grands agents de la place parisienne, membre jusqu’à l’année dernière du jury Goncourt, romancière adaptée par Canal Plus…) se fendit d’une lettre lue sur l’antenne de France Inter dans laquelle elle affirmait pêle-mêle qu’aucun homme noir n’avait jamais été ministre en France, qu’Assa Traoré était Antigone et que la véritable violence consistait en ce que les frères de celle-ci se trouvaient en prison et non dans les délits parfois très graves qui les y avaient menés. Pour résumer, elle s’y montrait aussi révoltée par les violences de la police qu’elle s’était autrefois enthousiasmée pour celles des tueurs de Charlie. Qui lui inspirèrent ce chant d’amour dans les Inrocks : « J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser au visage. (…) Je les ai aimés dans leur maladresse – quand je les ai vus armes à la main semer la terreur en hurlant “on a vengé le Prophète” et ne pas trouver le ton juste pour le dire. » Un crachat au visage de toutes les victimes des frères Kouachi qui aurait dû disqualifier l’étrange maîtresse à danser. Pas dans la France de 2020. On me pardonnera de rester à distance d’une salle de bal fréquentée par des personnages aussi douteux.

Il faut en finir avec cette pensée borgne, devenue la norme dans notre pays, qui ne fait jamais considérer qu’un seul côté des choses. J’aurais aimé que la terreur que faisait régner la fratrie Traoré dans son voisinage ait soulevé la même indignation que les conditions encore troubles de son arrestation. J’aimerais que des responsables politiques de premier plan ne se croient pas obligés, à l’exemple de Christian Jacob, de balayer tous les problèmes d’un revers de main en affirmant contre toute évidence que « les violences policières en France n’existent pas ». J’aimerais aussi que soit rappelé pendant l’enquête sur la mort d’Adama Traoré que les gendarmes s’efforçaient à l’origine de protéger les plus faibles d’entre nous contre les agissements de son frère Bagui, condamné pour extorsions sur personnes vulnérables. J’aimerais pour conclure que l’alternative ne se situe plus entre le déni d’un côté et le délire de l’autre. On l’aura compris, je ne trouve pas l’époque très dansante.

Paru en juin 2020 dans Le Figaro