La sous-mission de Michel Houellebecq

S’il arrive que Soumission nous enchante, c’est hélas pour lui à chaque fois que l’auteur cite Joris-Karl Huysmans, dont l’œuvre sert de fil rouge à ce récit d’anticipation. Soudain, le temps de quelques lignes, comme un ressuscité se lève d’entre les morts, surgit de cette prose industrielle débitée au kilomètre l’absente de tout bouquet composé par Houellebecq depuis vingt ans  : la beauté du texte. On en reste aussi ému que de retrouver une vieille ami perdue de vue. Son nouveau roman narre en cinq parties comment un universitaire cherche et trouve son chemin dans la France de 2022 devenue une république musulmane après une alliance conclue entre les partis de gouvernement et la Fraternité musulmane pour faire barrage au Front national. Cinq comme les cinq piliers de l’islam, cinq comme les cinq prières quotidiennes du croyant, cinq aussi comme les cinq règles d’or de la vente définies par Percy H. Whiting. Première étape selon le grand théoricien américain : « éveiller l’attention pour le produit ».  A cet effet,  le prix Goncourt 2010 ponctue d’emblée son récit des scènes érotiques qui ont établi sa réputation, aussi régulières que les annonces de l’ouverture du bar dans un TGV, aussi mécaniques que les parties de jambes en l’air chez Gérard de Villiers — son plus secret maître à écrire. Deuxième étape : « éveiller l’intérêt, comment vous faire écouter du prospect ». Quel meilleur moyen que de souffler l’air du temps sur ses angoisses identitaires, de lui prédire un avenir où seules des étudiantes voilées peupleront les amphithéâtres de l’« Université islamique de Paris-Sorbonne » ? Troisième étape : « convaincre, comment apporter la preuve de ce que vous affirmez ». Houellebecq en passe dans ce but par l’effet de réel, avec François Hollande, François Bayrou, Jean-François Copé ou Tariq Ramadan dans leurs propres rôles, tout en confiant à un personnage imaginaire le soin de révéler le dessous des cartes, la signification du séisme politique et civilisationnel. Certes, avec son élégance ordinaire, élégance à la française, serait-on tenté d’écrire pour parodier le goût des italiques chez Houellebecq, celui-ci avait jadis avoué : « Je crois que la narration me fait chier. Je ne suis définitivement pas un storyteller. » Dont acte. Mais les longs exposés du fonctionnaire de la DGSI (« Il se tut ; il avait parlé sans interruption depuis une demi-heure. ») ne relèvent même plus du degré zéro de la littérature — tout autre que Houellebecq serait prié de revoir sa copie et d’épargner à son lecteur si affligeantes naïvetés. Il est vrai qu’au fil des années, notre démarcheur en librairie est devenu à l’entertainment ce que Rémy Bricka fut à la musique : Houellebecq romancier, Houllebecq poète, Houellebecq acteur, Houellebecq photographe, Houellebecq chanteur — Houellebecq, il y en a même qui l’ont vu voler. Plus guère de temps de cerveau disponible pour les finesses narratives. Quatrième étape : « créer le besoin, faites désirer le produit pour le faire acheter ». Inutile de s’apesantir sur ce point, selon un rituel bien réglé, chaque nouveau livre se laisse précéder par le fumet d’un scandale aux dimensions variables (à l’échelle d’un camping pour Les Particules élémentaires, à celle de la communauté musulmane pour Soumission). Reste la cinquième et dernière étape : « comment conclure la vente et et obtenir la commande, apprendre à écarter les objections ». Lesquelles ne manquent pas, en effet. Celle d’islamophobie, pour commencer. Qu’il serait possible de réfuter au nom de la classique séparation de l’homme et de l’auteur, si celui-ci ne s’était autrefois distingué à titre personnel dans le même registre (« L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition », etc.), avant de se renier sans gloire devant un tribunal, préférant accuser notre confrère Pierre Assouline d’une mauvaise transcription de leur entretien. Chez Houellebecq, on le voit, l’élégance morale le dispute à l’élégance du style. Pour s’en tenir au champ proprement littéraire, le livre révèle par ailleurs d’étranges contradictions. Le narrateur se présente par exemple  comme un spécialiste de l’auteur d’En route, auquel il a consacré une thèse de 788 pages intitulée Joris-Karl Huysmans, ou la sortie du tunnel. Rien n’en demeure pourtant dans le texte que de très superficielles considérations, tandis que la seule véritable mention du magistral A rebours concerne le très fameux passage où Des Esseintes renonce à un voyage à Londres, un peu comme si un connaisseur de Venise se contentait d’évoquer la place Saint-Marc ou un spécialiste de Proust de citer l’épisode de la madeleine. Il en va du tourisme littéraire comme du tourisme tout court, n’en subsiste souvent que quelques clichés. Mieux encore, après avoir fréquenté son œuvre durant plusieurs décennies, il s’avise tout à coup et assène dans une ultime étude que le parcours initiatique de Huysmans vers le catholicisme ne fut qu’un trompe-l’œil, que jamais l’écrivain ne voulut quitter les tiédeurs bourgeoises pour enjamber les gouffres métaphysiques : « non seulement le sexe n’avait jamais eu chez Huysmans l’importance qu’il lui supposait mais en définitive la mort non plus, les angoisses existentielles n’étaient pas son fait, ce qui l’avait tant frappé dans la célèbre crucifixion de Grünewald n’était pas la représentation de l’agonie du christ mais bel et bien de ses souffrances physiques, et en cela aussi Huysmans était exactement semblable aux autres hommes, leur propre mort leur est en général à peu près indifférente, leur seule préoccupation réelle, leur vrai souci, c’est d’échapper autant que possible à la souffrance physique. » Et de prétendre, au mépris des textes, que jamais les passages oniriques d’En rade n’atteignent la même intensité que les descriptions des repas chez les Carhaix dans Là-bas. On imagine l’effarement de Houellebecq s’il tombait sur ce passage de Pièces détachées où René Lévy évoque son père Benny Lévy, ancien secrétaire de Sartre et fondateur de l’Institut d’Etudes Lévinassiennes : « Il s’était fait philosophe, il finit par être juif. Qu’on ne parle pas de reniement (…) ce revirement marquait au contraire un dénouement plein d’allégresse ; mon père, oui, se dénoua. Il avait traversé la philosophie jusqu’à ne plus pouvoir ; il était allé jusqu’au faîte où la sève ne monte plus ; le bourgon perça. Son transpercement par/de la philosophie, voilà ce qui fut exemplaire. » Aux similitudes des montées vers le catholicisme et le judaïsme chez Huysmans et Lévy s’oppose dans Soumission une conversion à l’islam motivé par le fait de disposer de deux épouses, l’une pour les plaisirs du lit, l’autre pour ceux de la table. Haine de toute transcendance, aplatissement de toute perspective, pour ne rien dire du « transpercement » décrit par René Lévy, volonté de rétrécir l’espace spirituel aux limites de son propre univers rabougri, Houellebecq pourrait reprendre à son compte ce jugement de Huysmans sur lui-même avant le tournant mystique : « Je vivais dans mon auge, tranquille. » Ce qui serait son droit le plus strict, à condition de ne pas y convoquer le reste de l’humanité pour bâfrer la même pâtée. Il est toujours douloureux de voir un de ses auteurs de chevet, puisque tel est le statut de Huysmans auprès du signataire de cet article, enrôlé dans si douteuse entreprise. Mais l’essentiel est ailleurs. Engoncée dans une curieuse sinistrose, la France choisira-t-elle à nouveau comme porte-drapeau un romancier qui se réclame du « kitsch dépressif », confondra-t-elle le vague à l’âme de notre époque avec le mal de vivre d’un individu ? Se trouvera-t-il une opposition suffisamment résolue à un auteur qui, dans ses livres comme dans ses déclarations publiques, succombe régulièrement à la tentation islamophobe ? Voilà qui en dira long  sur l’état du pays et de ses consciences.

Publié en 2015 _ LE POINT