Eric laurrent : Nicole, suite et fin.

Une fille de rêve succède à Un beau début, leur auteur vogue désormais sous pavillon des éditions Flammarion après avoir publié une douzaine de livres chez Minuit, Nicole Sauxilange est devenu Nicky Soxy, elle a déménagé de Clermont-Ferrand à Paris, mais pour l’essentiel, rien ne change, Eric Laurrent continue de placer la question du style au centre de ses préoccupations romanesques, comme lors de cette arrivée en majesté du personnage principal aux défunts Bains Douches :

« Elle n’avait plus à faire interminablement le pied de grue parmi la longue et bruyante file qui, dans des effluves mêlés de tabac, de cannabis, d’alcool, de sueur et d’eaux de toilette, s’étirait sur le trottoir de la rue du Bourg-l’Abbé, sous un nuage de vapeur et de fumée, ni encore moins à subir l’humiliant examen qui l’attendait au bout, à la lumière des sphéroïdes de verre opaque que tendaient au-dessus d’elles les deux vestales de fonte encadrant l’entrée et dont l’effulgence baignait d’une lueur ambrée l’immense porche, du bas des marches jusqu’au mascaron barbu, couronné de feuilles de vigne et de grappes de raisin qui, avec un air rébarbatif, presque réprobateur, en sommait l’arcade, entre deux gerbes de joncs et de massettes. »

Qu’il s’agisse d’évoquer ses élans mystiques comme dans le premier volet ou de suivre comme ici les hauts et les bas d’une carrière commencée entre les pages d’une revue de charme et terminée entre les draps d’un réalisateur de films lestes (en passant par les plateaux de télévision et l’estrade d’un club de strip-tease), l’auteur juge que l’héroïne mérite le plus précis et même le plus précieux de la langue française. Les phrases sinuent et s’insinuent, parfois serties de mots rares, pour décrire la trajectoire d’une héritière de Nana, à condition d’imaginer la créature de Zola revue et corrigée par Robert de Montesquiou. Et si Eric Laurrent songeait tout d’abord à composer une biographie d’Anna Nicole Smith, modèle vedette de Playboy morte d’une overdose à 40 ans (quelques traces du projet originel demeurent dans le texte), Nicole Sauxilange alias Nicky Soxy fait aussi penser à notre Loana nationale, gagnante de la première saison du programme de téléréalité Loft Story avant d’entamer une vertigineuse dégringolade aux enfers.

Dans Une fille de rêve, le défi consiste à s’intéresser d’aussi près aux lignes du corps qu’à la ligne de vie du sex-symbol, à ses courbes qu’à sa courbe, à sa chute de reins aussi bien qu’à sa chute sociale. La reconstitution des années 80 passe ainsi par des effets de réel très réussis, tout particulièrement quand le personnage fictif de Saint-Cirq succède à Alain Pacadis (objet d’un portrait vitriolé) comme titulaire de la chronique noctambule de Libération dont quelques extraits fort convaincants figurent dans le roman. La régulière visite des coulisses nocturnes de la capitale fournit par ailleurs l’occasion d’une large revue d’effectifs des célébrités de la décennie, tandis que les allusions à quelques grands évènements (chute du Mur, libération de Mandela, procès de Ceausescu, apparition du Sida…) servent de repères et rythment le passage du temps.

Un beau début s’attachait à une résistible assomption, Une fille de rêve s’attache à une résistible ascension — celle qui croyait au ciel et celle qui n’y croyait plus sont désormais réunies sur la même étagère de nos bibliothèques.

Une fille de rêve a obtenu le prix Transfuge du meilleur roman français.

Une fille de rêve, Eric Laurrent. Flammarion. 256 p. 18 €