NATHALIE RHEIMS OU LE DIABLE PAR LA QUEUE

L’introduction du livre en rappelle une autre, musicale celle-là, quand Mick Jagger émerge de la nuit sur fond de percussions, agite sa cape et prononce la formule de politesse inaugurale d’une chanson inspirée par le Maître et Marguerite de Boulgakov : « Pleased to meet you/Hope you guess my name ». 

Sympathy for the Devil. Le Diable entre en scène dès la première page de Roman, suivi de près par… par qui au fait ? « Peut-être un de tes disciples, lui lance l’auteur, ou bien une de ces âmes perdues que tu sais si bien acheter « à bon compte », quand elles croient qu’elles ne valent plus rien. Il sera notre Faust. » La silhouette se précise, on reconnaît Roman Polanski, l’odeur de soufre prend à la gorge.

Car « il existe un pacte entre le Diable et Roman : le premier offre son regard au réalisateur, en échange de l’âme de ce dernier. » Est-il utile de préciser que nous sommes chez Nathalie Rheims, aussi familière des anges que des démons ? Il s’agit alors de rassembler les preuves d’un contrat entre le cinéaste franco-polonais et « le Prince des apparences trompeuses et des faux-semblants », de mener une enquête au plus près de la filmographie du réalisateur de Tess dont chaque œuvre est analysée, scrutée, disséquée et mise en perspective par la plus sagace des critiques. L’exposition des indices recueillis se mêle aux visions de l’incendie de Notre-Dame :

« J’ai vu, aussi, la flèche d’Eugène Viollet-le-Duc, embrasée, comme surgie de l’enfer, se retourner contre elle-même, telle un sabre plongeant dans le corps sacré pour une éventration »

 et d’une capitale sous confinement :

« Ce matin, une famille de renards a été aperçue au cimetière du Père-Lachaise. A l’endroit même où j’avais coutume de me recueillir. Les défunts reposent désormais dans un lieu déserté par les humains, où la nature prend sa revanche. » 

La nature prend sa revanche dans les allées du Père-Lachaise, le surnaturel prend la sienne entre les phrases de Roman :

« Mais l’accord que je cherche à trouver est d’une toute autre nature. Il aurait été signé par Roman et le Diable pour faire, du Pianiste, le film le plus beau et le plus grand que le cinéaste ait jamais réalisé. »

Nathalie Rheims signe un livre hanté, halluciné, dont il serait dommage que la veine satanique masque les autres dimensions, à commencer par la dénonciation bien sentie de quelques travers historiques :

« Chez nous, difficile de renverser un ancien régime sans régicide, de proclamer la révolution sans sombrer dans la terreur, et, plus aléatoire encore, d’affirmer l’émancipation de minorités en tous genres, sans s’appuyer sur une forme pernicieuse de dictature idéologique ou d’hégémonie culturelle épaulée par ses gardiens médiatiques. » 

A bonne entendeuse, salut.

Roman
Nathalie Rheims
Éditions Léo Scheer

parution 23 septembre 2020

Sur le bureau de Nathalie Rheims, un encrier en bronze à l’effigie de Méphistophélès. L’auteure croit pouvoir s’adresser à lui, mais on ne convoque pas le Diable aussi facilement. Pour qu’un dialogue soit possible, même imaginaire, il faut trouver un tiers, un nouveau Faust. Ce sera Roman, un homme qu’elle ne connaît pas, mais dont l’existence et l’œuvre la fascinent depuis toujours. Décidée à suivre celui dont le destin s’est accompli d’abord dans ses films, avant de le rattraper dans la vie, Nathalie Rheims explore les mystères de ce que notre monde ressent comme la fin des temps.

Roman est le vingt-et-unième livre de Nathalie Rheims.

PHOTO © Philip Conrad

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