EVA BESTER RALLUME LA DIGUE

Chaque dimanche matin sur France Inter, les invités d’Eva Bester prescrivent leurs très personnels Remèdes à la mélancolie, mais s’est-on jamais demandé dans quelle pharmacopée elle-même trouvait les contre-poisons de ses humeurs noires ? Il semblerait bien que ce soit, du moins en partie, dans la contemplation des tableaux du peintre belge Léon Spilliaert (1881-1946) : « Du terrible, il fait de la beauté. A ceux qui n’entendraient pas cette inclination pour le lugubre, rappelons que son œuvre éclôt à l’âge d’or du vague à l’âme. Dominée par le symbolisme, la fin du XIXème siècle glorifie un spleen qui n’est pas dénué de volupté ; la lassitude d’être soi et le dégoût du monde sont entretenus par les pulsions mortifères de l’esprit fin de siècle. Mais contrairement aux symbolistes dont il s’inspire brièvement à ses débuts, Spilliaert est partisan d’une grande sobriété. »

D’une longue fréquentation de celui en qui Franz Hellens voyait l’inventeur du fantastique réel, l’auteur tire la matière d’un essai où les éléments biographiques, notamment ceux qui se rapportent à ses relations complexes avec James Ensor, autre immense artiste natif d’Ostende, se mêlent à des notations plus intimes : « Spilliaert aurait pu choisir d’être un type sans œuvre souffrant d’ulcère à l’estomac. Mais au lieu de cela, il eut le courage de se pencher sur l’abîme d’où je vous écris. Arriverai-je un jour à en prendre congé à l’instar de mon idole belge ? » L’animatrice radiophonique ne se tient d’ailleurs jamais très éloignée de l’exégète, ainsi que le révèle un dispositif proche de son émission dominicale où les différents arts se répondent l’un l’autre, de la même manière que dans ces pages Spilliaert dialogue avec nombre de réalisateurs (Tim Burton, David Lynch, Jean-Pierre Melville, Miyazaki…) et d’écrivains (Baudelaire, Nietzsche, Poe, Lautréamont…). 

La seconde partie de l’ouvrage rassemble une vingtaine d’Œuvres choisies auxquelles, sur la page opposée, des citations littéraires ou des commentaires personnels servent de légende comme pour la toile Branchages et paysage vallonné, Hautes Fagnes : « Ce paysage japonisant, dans lequel des branches tortueuses griffent les aplats de bleu naïf  d’une perpective aérienne, pourrait être celui de l’intérieur d’un œil, avec ses veines rétiniennes et son humeur aqueuse. » Si Eva Bester croit même se reconnaître dans un portrait  « réalisé plus d’un demi-siècle avant sa naissance » et intitulé en toute logique Mélancolie, le texte d’accompagnement de La Nuit achève de nous convaincre que, davantage encore qu’« un frère de noir », elle a trouvé son double masculin en Léon Spilliaert : « L’homme seul qui longe les arcades semble protégé par le calme nocturne. Une noyade intentionnelle reste toutefois envisageable. »

Léon Spilliaert, originale introduction à l’une des peintures les plus énigmatiques du siècle dernier dont on trouvera l’accompagnement musical chez Arno : « Spilliaert allume la digue/Comme tous les soirs/Aux couleurs nostalgie/Aux couleurs désespoir/Il nous peint nos marées/Le ciel et nos regards/J’suis seul avec toi/Oostende, bonsoir » (Oostende Bonsoir).


Eva Bester

Léon Spilliaert

Œuvre au noir (Ostende1881 – Bruxelles 1946)

« Spilliaert et moi sommes frères de noir. Ce qui nous différencie, c’est qu’il a du talent,
une œuvre et une moustache.
Ses paysages sont des asiles, ses portraits, les effigies de nos âmes sombres. Avec ses natures mortes, il transcende le réel et rend le banal fantastique.
C’est un alchimiste  : de la boue et la sombreur, il fait du sublime.
Spilliaert donne du panache au spleen.
Pour le côtoyer davantage, j’ai voulu écrire sur lui en partant sur ses traces.
Ostende, Bruxelles, Paris.
Ce n’était pas si loin.
J’espère que vous prendrez le même plaisir que moi à faire sa connaissance. »

E. B.