VIES PARALLÈLES, DE GAULLE – MITTERRAND. MICHEL ONFRAY

Cher Michel Onfray,

Annoncée dès l’apologue, précisée par l’introduction, jamais la couleur ne varie au long de ces Vies parallèles dont chacun des chapitres consiste pour moitié en une célébration du Général de Gaulle et pour moitié en une démolition de François Mitterrand. D’une main, vous maniez l’encensoir, de l’autre vous conduisez le bulldozer. 

Dans ces 400 pages passionnantes et très informées, la rigueur de l’exégète ne cesse de le disputer au tempérament du pamphlétaire comme lorsque vous opposez les philosophies de l’histoire des deux anciens présidents de la République, l’une inspirée par Bergson, on aura reconnu celle du général de Gaulle, l’autre par l’astrologue Elizabeth Teissier, on aura reconnu celle de François Mitterrand. Sur le même principe, vous placez en regard l’entrée au panthéon de Jean Moulin voulue par De Gaulle et l’entrée au panthéon de Jean Monnet voulue par Mitterrand, la seconde annulant selon vous la première puisque la seule grandeur de Monnet fut « d’avoir déconstruit la France, détruit la nation et bradé la souveraineté nationale confisquée par l’occupant nazi et restituée par de Gaulle, aidé en cela par Jean Moulin. » Et vous enfoncez pareillement le clou sur tous les sujets, du rapport à la maladie jusqu’aux relations avec l’extrême-droite en passant par la guerre d’Algérie ou l’antisémitisme. Quant à la différence de niveau des entourages respectifs, l’affaire se trouve résumée par un bon mot : 134/ « Le temps des chênes qu’on abat était passé. Mon vieux maître Louis Jerphagnon ne se serait pas interdit d’ajouter que « le temps des glands était venu ».

Que l’exceptionnelle figure du général de Gaulle sorte encore grandie de l’exercice n’est certes pas le moindre exploit qu’il faille porter à votre crédit, on ne pensait pas la chose possible, d’autant que vous rappelez au passage quelques aspects moins connus de sa pensée et de son action, telle la volonté de placer notre télévision publique « au service de l’éducation populaire ». L’idée paraît hélas s’être égarée après lui dans un couloir de France Télévisions.

Mes objections portent sur deux points principaux.

En premier lieu sur le principe même d’étudier parallèlement deux hommes qui ne furent pas d’exacts contemporains, ainsi que vous le rappelez : 279/ « Mitterrand disait qu’il lui avait manqué une guerre pour pouvoir concourir dans la même catégorie historique. » Un grand homme, c’est en effet la rencontre d’un tempérament et d’une circonstance exceptionnelle. On peut par ailleurs se demander si de Gaulle n’est pas tout simplement incomparable.

En second lieu sur une manière d’acharnement contre François Mitterrand, non pas que les ombres manquent à son tableau, ainsi que vous le démontrez de manière à la fois très convaincante et donc très troublante sous bien des aspects, à commencer par celui de son appartenance jamais démentie, jusqu’à sa mort, précisez-vous, à l’idéologie d’extrême-droite. 

Mais dans le doute, jamais vous ne vous abstenez d’alourdir le dossier. Les exemples abondent, je n’en retiendrai que le passage où vous laissez entendre que le mariage avec la future Danièle Mitterrand aurait pu être motivé par le fait d’entrer dans une famille de résistants pour mieux dissimuler un parcours vichyste. 

A ce dernier sujet, était-il d’ailleurs indispensable d’évoquer la vie amoureuse compulsive de François Mitterrand   — que celui qui n’a jamais pécho lui jette la première pierre.  

Par ailleurs, autant vous raillez Claude Guy qui prétendait avoir recueilli des confidences très privées de la bouche du général de Gaulle, autant vous montrez de l’indulgence envers les récits de Malraux dont (pour rester aimable) on connaît pourtant le rapport très distendu à la vérité. Le plus étrange de l’affaire restant que vous repérez vous-même dans la relation que fait Malraux de sa rencontre avec de Gaulle le 11 décembre 1969 tous les petits détails attestant du bidonnage, des détails qui avaient échappé à tous les yeux, sauf aux vôtres — il existe un côté Columbo chez vous, Columbo-les-deux-Eglises en l’occurrence.

Enfin, et je m’arrêterai là, vous exonérez le Général de Gaulle de toute duplicité dans le dossier algérien tandis que vous reprochez à François Mitterrand de tenir en 1954 des propos en faveur de l’Algérie française tels que beaucoup en tenaient à l’époque. Je pourrais ainsi multiplier les cas où vous semblez pratiquer le deux poids, deux mesures, mais il est temps que je vous laisse répondre à mes objections.

Mais pour tant aimer De Gaulle, faut-il tant détester Mitterrand ?

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