LA VILLE ROUSSE, FABRICE LARDREAU. Julliard

Red is the new black

Sous couvert d’animer une cellule de veille sur « la pénurie de sable dans le monde », Patrick Amiot exécute en réalité les basses œuvres d’un groupe de BTP — s’intéresser aux conditions de travail sur le chantier d’un site olympique dans un petit pays moyen-oriental ou aux liaisons dangereuses d’un cimentier avec le terrorisme irakien (toute ressemblance, etc.) vaut aux curieux d’être sans tarder coulés dans le béton par ses mauvais soins. Première réussite du livre que ce méchant qui trouve pourtant plus mauvais que lui en la personne de son patron, Christian Maupertuis, dont la perversité se nourrit des lectures de Sun Tzu et Thomas de Quincey. Les deux hommes se sont connus sur les bancs de l’école, perdus de vue et retrouvés au moment où la Compagnie vient de décrocher la timbale, à savoir la construction du « Grand Métro » destiné à transporter des millions de voyageurs d’un bout à l’autre du « Grand Lutetia » : « Plusieurs ONG ont récemment dénoncé un risque de pollution : la terre extraite pour le Grand Métro contiendrait des métaux lourds. Un militant écologiste a même affirmé qu’avec la pluie, ces particules issues des profondeurs pourraient contaminer les nappes phréatiques via « un phénomène de ruissellement ». Nous avons dû intervenir. On ne peut pas tout laisser dire, quand même… »

A ce fil noir s’entrelace un fil rouge quand les renards font une entrée d’abord discrète, puis se mettent à pulluler dans la capitale : « Des centaines, et bientôt des milliers d’animaux ont pris place à Lutetia, gîtant dans les parcs, les souterrains et les jardins, colonisant la tranchée de la petite ceinture ferroviaire. Les Buttes-Chaumont, où Edouard m’a entraîné une nuit, comptaient à elles seules cent dix-sept individus. » La cohabitation avec les humains tourne mal, la guerre est déclarée à Goupil, Patrick Amiot met sur pied une brigade d’extermination composée de cadres supérieurs, lesquels montrent tant d’enthousiasme qu’ils appliquent bientôt les mêmes méthodes expéditives aux humains jugés nuisibles. Mais n’est-il pas déjà trop tard quand la ville et tous ses habitants vivent sous le règne du rouge partout répandu : « Le ciel abandonne sa grisaille, adoptant une teinte rubigineuse qui imprègne les toitures, les façades des immeubles et la chevelure des Lutéciens : la plupart d’entre nous avons des reflets auburn » ? Quand le visage de Christian Maupertuis s’allonge progressivement à la manière d’un museau et que son corps exhale une toujours plus forte odeur de terrier ? Un effondrement se produit sur le périphérique, la lutte des espèces et la lutte des classes font rage, des créatures cauchemardesques émergent des profondeurs de la terre, un secret loin enfoui dans le passé refait surface, deux tueurs viennent frapper à la porte de Patrick Amiot.

Du polar à la fable écologique en passant par la veine sociale, Fabrice Lardreau maîtrise avec bonheur tous les registres mêlés de La Ville Rousse.

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