Le Lac des Cygnes. Chorégraphie : Angelin Preljocaj.

©Jean-Claude CARBONNE

En ces temps dramatiques, cela devient un exploit pour les artistes comme pour les spectateurs, de pouvoir renouer avec la cérémonie du spectacle vivant qui manque cruellement à la vie de la cité. Dans cette société de plus en plus « policée » et de moins en moins vivable, l’État veut protéger le citoyen pour qu’il puisse consommer et rentrer chez lui. La consommation devient la nouvelle religion, il suffit de voir la foule se presser dans les grands magasins actuellement, au mépris de toutes les règles sanitaires. L’État a ouvert les commerces avant toute structure de spectacle vivant ! 

Presque un an après le début réel de cette pandémie, il faut protéger l’humain sur le plan sanitaire alors qu’aujourd’hui, les instances scientifiques qui devaient faire autorité ne sont pas d’accords entre elles. Notre vie dépend d’un aréopage de scientifiques vieillissants, un comité scientifique qui ressemble de plus en plus aux médecins de Molière. La navigation à vue est de règle au milieu de ce « ballet » de décisions hâtives et de contre-ordres, dans ce cas ne valait-il pas mieux voir un vrai « ballet » emblématique de cet art si particulier ? Aujourd’hui, en Russie comme au Japon, le spectacle vivant ne s’est jamais arrêté. 

À sa manière, le grand chorégraphe Angelin Preljocaj avait décidé de monter ce mythe de la danse. Il nous dit : « Pour moi, c’est un Everest, un monument de la danse. S’y attaquer est un vrai défi en soi, le vivre de façon tout à fait imprévue, en plein COVID, ajoute encore du stress à cette création. Je garde la trame amoureuse, le conte ensorcelant, lié à la transformation d’une femme en cygne. Je garde 90 % de Tchaïkovski dont 90 % sont issus du Lac des cygnes, et 10 % d’autres œuvres du même compositeur. Je n’ai pas conservé toute la musique du Lac des cygnes, qui dure trois heures, et comme j’avais envie de raconter des choses qui ne sont pas dans le livret original, j’ai recherché d’autres éléments dans l’œuvre et j’ai redécouvert Tchaïkovski. »

Réduite, cette œuvre d’une durée d’1 h 55 devait réunir vingt-six danseurs sur le grand plateau de la salle Jean Vilar au théâtre national de Chaillot. Le chorégraphe plaçait la pièce au cœur de l’actualité écologique de notre planète. Les dirigeants de ce monde ont décidé de protéger l’humain à court terme, alors que la catastrophe écologique va le détruire à long terme. L’argument va surprendre : « Odette est une jeune fille sensible aux questions environnementales. Un soir où elle flâne au bord du lac des cygnes, elle se retrouve nez à nez avec Rothbart, un entrepreneur véreux et sorcier à ses heures. Celui-ci a découvert un gisement d’énergie fossile aux abords du lac et cherche à exploiter ces terrains. Mais, confronté à la jeune fille dont il craint qu’elle ne contrecarre ses plans, il use de ses pouvoirs et la transforme en cygne. »

À vous, spectateurs, de rejoindre dès que cela sera possible les théâtres et de participer une fois de plus à cette belle cérémonie païenne. Ici, ce n’est pas la voix ni le texte, mais le corps et la musique qui s’expriment. Le résultat est le même. Rappelons-nous les mots de Laurent Terzieff à propos du métier de comédien : « Il faut que le comédien soit véritablement un passeur et pas seulement un passeur ou un bien-disant, il faut qu’il ait envie de nous transmettre le plaisir qu’il a lui-même éprouvé en découvrant le poème, même si cette découverte est ancienne. C’est là le rôle du comédien, transmettre l’émerveillement. Que sa voix et sa diction devienne un paysage de mots d’où s’élève un chant avec son rythme, ses couleurs, ses silences, sans cela il n’y aurait pas de rythme, que ce paysage soit vraiment le lieu du poème où l’auditeur pourra se promener en toute liberté, en choisissant lui-même ses chemins, quitte à les tracer lui-même, quitte aussi à s’y perdre. »

La question soulevée derrière ces interdictions gouvernementales du 10 décembre, pose la place de la culture dans notre société aujourd’hui. « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », disait André Malraux. Ce siècle est donc devenu religieux par la montée des intégrismes de tous bords, auquel s’est ajouté la religion de la consommation. La résistance, ce premier ministre de la Culture de la Ve République savait ce qu’il en coutait. Autre question : il y a-t-il un ministre de la Culture aujourd’hui ?  

Dr Jean Couturier

http://www.theatre-chaillot.fr/fr/saison-2020-2021/lac-cygnes