Un E qui veut dire Enthoven

Le Temps gagné
Raphaël Enthoven
L’Observatoire
525 p. 21 €

Enfants, nous demeurions chaque mercredi fort étonnés que personne ne reconnût Don Diego de la Vega sous le masque de Zorro — sa fine moustache, sa voix, tout le désignait à nos yeux et à nos oreilles. Se pourrait-il de même que, sous le bandeau « premier roman », Raphaël Enthoven parvienne à dissimuler une autobiographie qui s’ouvre par les gifles reçues d’un beau-père et se conclut par celles reçues d’un père ? Le premier est désigné sous le nom d’Isidore, en qui se devine aisément le psychanalyste Isi Beller, alias « le Gros » : « Le mélange arrogant de science et de vulgarité. Le cheveu sur la langue masqué par la gravité du ton. Le grand bureau tout vert. Le divan jaunâtre et son oreiller rouge. La boîte d’Early Morning Pipe dont, à regret, j’aimais tant le parfum… Une madeleine de malheur. » Le second n’est autre que l’écrivain Jean-Paul Enthoven, auquel il est reproché de ne pas être intervenu pour atténuer les sévices : « Un jour, j’ai retrouvé dans un tiroir une lettre à papier bleu où il menace Isidore (« Je vous tuerai ») au cas où il poserait de nouveau les mains sur moi. Il ne l’avait pas envoyée. C’est l’intention qui compte. » Car chez notre philosophe, l’enfance est un plat qui se mange froid, tout reste en compte positif ou négatif, ainsi que son entourage le vérifiera dans ces pages. 

Du titre à quantité de références, Le Temps gagné se place certes sous le signe de Proust, mais le personnage principal reste ici le père, et non la mère, un père dont le fils fait la peinture toute en nuances, de la tendresse à l’admiration en passant par une franche exaspération devant la mauvaise habitude de se payer de mots, de confondre le pouvoir du verbe et sa tyrannie : « Mon père disait des choses très graves pour avoir l’air mélancolique, puis il disait le contraire parce qu’il aimait l’image de ses revirements. » Parmi les portraits crachés, qu’il conviendrait d’orthographier portrais crashés tant leurs modèles sortent cabossés du traitement, figurent en premier lieu Raphaël Enthoven lui-même, toujours plus prompt à se charger en toute lucidité qu’à s’épargner en toute indulgence, Justine (Faustine), dont l’auteur divorça en 2007 et Bernard-Henri Lévy (renommé Elie Verdu), père de celle-ci, lequel ne risque guère de prendre froid l’hiver venu : « J’ai longtemps ouvert les livres d’Elie. Les premiers, lyriques, simples et sonores, puis les suivants, avec leurs phrases sans verbe, leurs énumérations inutiles et le style à la hache de l’écrivain qui se cherche des trucs et qui en vient à croire, sous l’effet de la drogue, que pour être concis, il suffit de faire court. » Quant au notoire épisode de la chronique familiale qui vit Carla Bruni (Beatrice Luca) passer des bras de Jean-Paul à ceux de Raphaël, son évocation risque de laisser sur leur faim les amateurs de croustillant à la sauce people, même si les deux hommes en viennent ici aux mains sur fond de destruction d’un salon. D’abord parce que la séquence, contrairement au reste du livre, est traitée sous couvert d’une transposition et surtout parce qu’elle occupe une place périphérique par rapport au projet central. A savoir relater la formation d’un philosophe où la fréquentation de quelques œuvres populaires (de la comtesse de Ségur à la saga des Rocky) compte autant que l’enseignement de quelques maîtres (Clément Rosset en premier lieu). Le tout avec humour et une enviable facilité de plume.