« L’ange et la bête : Mémoires provisoires »- Bruno Le Maire

Cher Bruno Le Maire, 

« Où sont les permanences ? » est-il demandé dès la p.17 de vos mémoires provisoires, mais il s’avère que le mot ne désigne pas ici les bureaux où les élus reçoivent leurs administrés, mais le caractère de ce qui est durable — aucun doute, nous sommes bien dans un livre de Bruno Le Maire. L’Ange et la Bête est ainsi à tous égards un livre politique des plus singuliers. Et comme chacun sait, à livre singulier, lecture plurielle. 

On peut y voir un cahier d’exercice(s) du pouvoir où le lecteur emprunte avec vous les mille et trois sinuosités du projet de taxation des géants du numérique ou du principe de dette commune européenne, où le lecteur revit les nuits blanches passées à négocier d’un ministre qui aime pourtant se coucher de bonne heure, où le lecteur se fait petite souris pour assister à vos échanges dans tous les registres avec divers grands de ce monde (mention spéciale pour un dialogue de sourds avec Trump dans un hôtel de Biarritz).

On peut y voir aussi un journal de crise et la volonté simultanée de s’inscrire dans un au-delà de la crise par l’identification de trois chantiers d’avenir prioritaires : (334) « L’innovation au service de la transition écologique, la lutte contre les inégalités et le rétablissement des finances publiques. » Trois, le même chiffre choisi en leur temps par Richelieu et plus tard De Gaulle, rappelez-vous, deux références qui nous mènent aux dimensions les plus originales de vos Mémoires. 

Car on peut surtout voir dans L’Ange et la Bête l’exposé d’une ambition française aussi inédite par son ampleur que par sa nature. Il s’agit en effet selon vous de reconstruire une nation dans toutes ses dimensions confondues, économique, historique et littéraire — vous pourriez reprendre au sujet de notre pays ce que Clémenceau disait de la Révolution : « La France est un bloc. » (97) « Nous sommes tous les héritiers aveugles de notre histoire », écrivez-vous au tiers de votre livre, ce que vous complétez cinquante pages plus loin par (147) « Désormais, nous habitons les grands événements historiques sans les voir. » L’histoire pour savoir d’où nous venons, l’écriture pour éclairer présent et futur, la littérature comme instrument d’élucidation d’une existence car (221) « les mots établissaient le seul rapport juste entre le monde et moi. » Même si vous ajoutez immédiatement : « Je ne me faisais pas d’illusions sur le fait que ce rapport restait bancal, car les doigts du verbe entrent à tâtons dans le noir du monde. »

Parmi tous les auteurs convoqués au fil de votre texte, Saint-Simon et Pascal dominent une belle compagnie, ce qui ne saurait étonner venant d’une personnalité aussi dédoublée ici que la vôtre entre le familier des coulisses du pouvoir et celui qui observe de haut le petit manège, ce qui ne saurait étonner venant d’un homme qui ne conçoit le visible que doublé d’invisible — et de citer Paul Valéry : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? ».

Vous signez avec L’Ange et la Bête des Mémoires très français, seul un ministre de chez nous peut proclamer « Ecrire ne fait pas partie de mes fonctions administratives, mais de mes fonctions vitales », seul un ministre de chez nous peut prétendre que « Montesquieu avait mieux évalué que nous les risques de la taxe carbone », seul un ministre de chez nous peut forger cet aphorisme : « Nous cherchons le repos, mais nous ne sommes que mouvement » tout en travaillant sous l’autorité du fondateur d’En Marche.

Ce livre est celui d’un homme pour qui désormais l’heure presse, il s’ouvre d’ailleurs le jour de votre cinquantième anniversaire tandis que vous déplorez aux premières loges le tragique incendie de Notre-Dame, ce livre est celui d’un contemporain qui jette un regard par-dessus son épaule : (219) « Je réalisai que la vie était plane, un espace borné dans lequel chacun au milieu de la multitude dispose d’un espace de temps très bref pour affirmer sa singularité et trouver sa place. » Quand Huysmans fit paraître son roman A rebours, Barbey d’Aurevilly déclara « Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix. » Après L’Ange et la Bête, il vous reste à choisir entre le costume présidentiel et la redingote d’académicien, je crains fort pour vous que tout autre vêtement ne vous gêne un peu aux entournures.

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/L-ange-et-la-bete