LE SYMBOLISME BULGARE ENFIN EN FRANÇAIS : POÉSIE. Par Mohamed MAHIOUT

Du symbolisme en poésie ? Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, et bien d’autres auxquels se précipiterait à penser le lecteur de poésie française. Certains, plus attentifs aux affinités de ce courant littéraire penseraient à Jean Moréas qui le nomma « symbolisme » dans son manifeste de 1886. D’autres, aux horizons de lecture plus élargis, avanceraient des noms de poètes belges comme Maurice Maeterlinck et Georges Rodenbach, ou encore des russes à l’exemple d’Andreï Biély et Zinaïda Hippius. D’autres encore, orientalistes, penseraient au Diwan et aux poètes mystiques arabes, ottomans, persans et ourdous.

Si le symbolisme est un élément ancien pour plusieurs traditions littéraires, le mouvement éponyme qui en fait sa marque de distinction n’a vu le jour qu’au XIXe siècle. Pourtant, et malgré le temps, le lecteur francophone n’a pas épuisé les textes qui le constituent dans les littératures européennes. Krasimir Kavaldjiev, traducteur, vient ajouter une précieuse matière à ce corpus. Il publie aux éditions Le Soupirail une anthologie dont il rassemble, traduit les textes et titre : Des âmes vagabondes. Anthologie de poètes symbolistes bulgares*. Quatorze poètes rassemblés dans cette anthologie qui offre à son lecteur un panorama clair et explicite du paysage poétique symboliste bulgare. Nous disons panorama afin d’insister sur la pluralité et la variété des voix de ces « poètes qui ne faisaient pas partie du même « camp » ni ne partageaient quelque plate-forme commune », pour reprendre Werner Lambersy qui a préfacé ce livre. 

En effet, on ne connait à aucun de ses poètes un parcours commun ou une œuvre exclusivement symboliste. À titre d’exemple, Pentcho Slaveykov (1866-1912) qui ouvre cette anthologie publiait un premier recueil, Muguets, dont l’influence du romantisme allemand de Henri Heine a été largement démontrée. Les traductions qu’il donnait des poètes russes, sa fréquentation des textes de la littérature et de la philosophie allemandes comme ceux de Goethe, de Nietzsche et de Schopenhauer ont profondément marqué son écriture. Ainsi, il composait son Anthologie de poètes allemands en 1911. Pré-symboliste à son insu, il écrit « L’ombre du surhomme » dont l’extrait suivant  :

« Dans son cœur, tout comme dans

 les profondeurs d’un étang solitaire

 où se détachent les hauteurs alpines,

 se découpaient les rêves sublimes

 d’un bonheur universel. Mais l’esprit

 de négation a trouvé le moment propice

 pour troubler ce cœur de son murmure

 aussi suave que torturant : « Tu es toujours

 en quête de bonheur ? Et pourquoi ne pas

 tourner ton regard avide vers toi-même ? »…

Le poète Christo Smirnenski (1898-1923) pour sa part, a commencé à écrire dans le registre du symbolisme, avant de se pencher sur une poésie plus engagée politiquement et socialement à gauche. Son engagement politique évoluera, comme évoqué par  Krasimir  Kavaldjiev dans la note biographique qu’il lui consacre, et « décèle des accents humanistes voire des résurgences symbolistes. ».  Smirnenski s’adressant au « Mineur » :

… Descends dans ces girons d’ombre

 de la Terre-Mère non rassasiée,

 descends parmi tes frères opprimés,

 dans l’océan toujours sombre, 

et ta petite lampe flavescente

 y sera une étoile éblouissante,

 un faisceau de rayons y parcourra

 le sinistre temple des forçats,

 ces macabres abîmes délétères

 où le jour à la nuit se confond.

 En bas, au fond, sous terre, 

descends au fond ! 

Il est à remarquer que malgré l’influence étrangère (notamment française) qu’à très juste titre l’universitaire bulgare et poète Yordan Eftimov révèle dans sa postface à cet ouvrage, la lecture de cette anthologie nous apprend que si les poètes symbolistes bulgares se distinguent par leurs parcours individuels, ils ont sans doute en commun l’attachement à la culture et à la terre bulgare dont la référence est constante dans leurs écrits. Cette référence inspire à certain d’entre eux des considérations mystiques. Yavorov écrit « Tomas » :

… (Ô Thomas, des tempêtes déchaînées

 ont éteint nos flambeaux !

 Des nuages ont voilé les étoiles,

 partout l’obscurité s’ouvre à nouveau.

 Tu as arraché des étincelles à la pierre,

 faisant tout seul un feu ardent. 

Le sommet se perd derrière

 l’abîme en contrebas : à descendre

 la céleste flamme vive dans les ténèbres

 initie-nous, ô Thomas !) …

Par ailleurs, l’auteur français Guillaume Decourt a pertinemment souligné le succès de cette traduction devant le défi qu’elle a relevé, soit de rendre le sens et la musicalité du texte. La traduction de la poésie est en effet, devant l’impératif du sens et du son, sujette à maintes réflexions variant entre réticence et enthousiasme. Si Yves Bonnefoy y voit une « entreprise insensée », que Charles Baudelaire raille sa propre traduction d’Edgar Poe pour y dénoter une « singerie rimée » ne tiendrait pas de la simple modestie. Krasimir Kavaldjiev, par sa traduction, avance avec bravoure et non sans succès dans son entreprise, conscient semble-t-il de ce dont avertissait Maurice Blanchot : « Le sens du poème est inséparable de tous les mots, de tous les mouvements, de tous les accents du poème. Il n’existe que dans cet ensemble et il disparaît dès qu’on cherche à le séparer de cette forme qu’il a reçue. Ce que le poème signifie coïncide exactement avec ce qu’il est. » Cela fait dire à Guillaume Decourt que dans cette anthologie, le traducteur « réalise une traduction orchestrale de ces poèmes symbolistes. » qu’ « on pourrait croire {…} français tant on ne perçoit plus la trémie qui fait qu’une langue tombe dans l’autre. » . Il ne reste plus qu’au lecteur de se forger son propre avis en se délectant de ces vers.

ARTICLE rédigé par MOHAMED MAHIOUT

* Des âmes vagabondes. Anthologie de poètes symbolistes bulgares – Choix de poèmes, notices biographiques et traduction du bulgare établis par Krasimir Kavaldjiev – Éditions Le Soupirail, 2020, 266 p. 25€.

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