Cher Frédéric Beigbeder,

Votre précédent livre était un roman et s’intitulait L’Homme qui pleure de rire, votre nouveau livre est un essai et aurait pu s’intituler L’homme qui a fini de rire car, à vous lire, deux dangers liés en profondeur l’un à l’autre pèsent désormais sur la littérature : « Il faut bien voir les choses en face : la fermeture des librairies françaises par le ministère de la Santé a été l’aboutissement d’un processus de destruction de la littérature entamé bien auparavant. Le délire de censure est antérieur et profond. Il vient de la cancel culture née du politiquement correct américain, lui-même initié dans les années 1990. » Et d’enfoncer le clou quelques lignes plus loin : « Le point commun entre la crise sanitaire et la cancel culture est l’hypersensibilité. Nous sommes entrés dans une ère douillette. Non seulement nous n’acceptons plus d’être malades, mais nous refusons même d’être vexés. » 

En réaction, c’est le cas de le dire feront observer certains, vous présentez cinquante livres extraits de votre bibliothèque comme autant de laissez-passer pour s’échapper de l’Empire du bien et demander l’asile poétique entre des pages où la littérature respire davantage à son aise non pas un air plus pur, mais au contraire un air plus impur car à propos des attaques du NYT contre le fonctionnement du prix Renaudot dont vous êtes membre, vous  écrivez : « Les deux camps qui s’affrontent sont assez faciles à opposer : le pur contre l’impur. » Je me permets d’ajouter qu’à travers l’histoire, toutes les grandes entreprises totalitaires ont été menées au nom de la pureté.

49 fois sur 50 dans Bibliothèque de survie, vous donnez belle et grande envie de lire ou relire les livres dont vous donnez une brève présentation, l’exception étant Virginie Despentes, classée au 25ème rang, devant Romain Gary ou Alain-Fournier — il ne faut pas trop déconner tout de même. Pour le reste, rien que de très bon goût, Thomas Mann côtoie Kafka, Huysmans donne la main à Molière, Jacques Chardonne et Léon-Paul Fargue se promènent ensemble, Philippe Lançon se retrouve sous la même couverture qu’Emma Becker. Colette est votre numéro 1 et vous mettez à l’honneur trois auteurs un peu secrets qui me tiennent à cœur : Eve Babitz, Diana Vreeland et Inaki Uriarte. 

Vous confirmez ici aussi votre inimitable talent pour parler de vous-même en parlant des autres comme dans ce passage où vous évoquez une performance d’Arthur Cravan : « Il insulta le public et commença à se déshabiller. Ce scandale est devenu mythique. Si un écrivain faisait la même chose aujourd’hui, par exemple en direct sur une radio du service public, personne n’y verrait un acte surréaliste, juste un branleur à dégager. » On aura reconnu les circonstances de votre éviction de France Inter, ce qui nous fait un point commun — vous aviez moqué les auditeurs, j’avais pour ma part fait une blague sur Nagui, insolences fatales dans les deux cas, deux évènements qui annonçaient l’entrée dans l’âge de la Grande Susceptibilité. On relèvera quelques provocations bien dans votre manière (vous avouez ainsi n’avoir appris le nom d’un auteur qu’au moment où il recevait le prix Renaudot, ce qui ne revêtirait qu’une signification anecdotique si, comme précisé plus haut, vous n’étiez précisément membre du prix Renaudot), on saluera la meilleure traduction en français du mot woke (« culture ouin-ouin ») ainsi qu’une très pertinente explication du cas d’Edouard Louis (que vous ne nommez pas) : « Si aujourd’hui la presse littéraire surévalue certains auteurs uniquement parce qu’ils sont homosexuels, c’est — inconsciemment — pour compenser l’ignoble injustice qui a été faite à l’auteur du Portrait de Dorian Gray. »

 Il sera alors temps de vous poser cette question :Vous vous dites vous-même politiquement correct, vous êtes classé à gauche, vous aimez New York et les Etats-Unis. Or, tout ce que vous dénoncez dans Bibliothèque de survie provient du politiquement correct, de la gauche, du NYT et des Etats-Unis plus généralement. Comment vivez-vous cette situation si particulière ?

Bibliothèque de survie De Frédéric Beigbeder. Éditions de l’Observatoire