« un vivant qui passe » de Claude Lanzmann, lecture par Sami Frey.

« Notre rapport ne changera le jugement de personne, chacun étant libre d’évaluer l’attitude prise par le Reich pour résoudre le problème juif. Pourtant, ce rapport dissipe un peu le mystère entourant le ghetto de Theresienstadt, c’est suffisant ». Cette conclusion radicale est de Maurice Rossel qui clôture le rapport de la Commission International de la Croix-Rouge (CICR), après sa visite de la ville forteresse tchèque le 23 juin 1944. 

« Un vivant qui passe » est la transcription de l’entretien qu’eût Claude Lanzmann en 1979 avec le suisse Maurice Rossel pour le tournage de son film Shoah. Maurice Rossel est le délégué du CICR qui visita dans en premier temps Auschwitz en 1943, puis le « ghetto modèle » de Theresienstadt. 

Pour cette lecture, Sami Frey retrouve le dispositif scénique de Quartett d’Heiner Müller qui s’inspire des Liaisons dangereuses de Laclos, texte lu avec Jeanne Moreau, tous deux assis derrière deux petites tables au milieu du grand plateau de la cour d’honneur du Palais des Papes en 2007, puis au théâtre de la Madeleine en 2008, des représentations devenues mythique. 

Le ghetto de Theresienstadt, considéré comme un camp « privilégié », constitue un élément fondamental de la propagande nazie. Véritable masque d’Auschwitz, ce camp fut un lieu de transit pour la plupart des juifs déportés, pourvoyeur de « matière première » aux camps d’extermination de Pologne. 

Rescapée, Anna Hyndráková témoigne : « En été 1944, Le CICR inspecta Theresienstadt. Avant la visite, on prépara soigneusement le camp. Les prisonniers devaient balayer les rues, on ouvrit quelques magasins sur la place centrale, une fanfare donnait des concerts… Les responsables de la ville fixèrent très précisément l’itinéraire de la Commission. Ils désignèrent d’avance les personnes autorisées à parler avec ses membres ».

Lu de façon magistral par Sami Frey, on peut entendre Maurice Rossel, responsable de la visite du CICR, dire durant son entretien avec Claude Lanzmann : « J’étais un naïf… On revient et on ne ramène aucun renseignement valable… il n’y avait que les yeux qui vivaient… tout me donnait l’impression d’être dans une ville pour privilégies ».

Sami Frey incarne les deux protagonistes de cet entretien avec une sérénité rassurante. D’une voix douce et très calme, la naïve cruauté de ce qui est dit par Maurice Rossel prend alors une dimension terrifiante. Nous assistons ici à un immense travail d’acteur qui se double d’un travail de mémoire plus que nécessaire, alors que des idéaux extrémistes infectent de nouveau l’Europe.

Courez voir ce comédien unique au théâtre de l’Atelier. Des moments de cette qualité sont si rares…

Lecture par Sami Frey

Lumières : Franck Thévenon

Son : Vincent Butori

Production : Théâtre de l’Atelier

Durée : 1h


On sait que Theresienstadt, ville forteresse située à soixante kilomètres au nord-est de Prague, avait été élue par les nazis pour être le site de ce que Adolf Eichmann lui-même appelait « un ghetto modèle », un ghetto pour la montre. […]

La vérité est que ce « ghetto modèle » était un lieu de transit, première ou dernière étape, comme on voudra, d’un voyage vers la mort qui a conduit la plupart de ceux qui y ont séjourné vers les chambres à gaz d’Auschwitz, de Sobidor, de Belzec ou de Treblinka. […]

Les conditions réelles d’existence à Thieresienstadt étaient effroyables : la majorité des Juifs, hommes et femmes concentrés là-bas, étaient très âgés et croupissaient de misère, de promiscuité et de malnutrition dans le surpeuplement des casernes de la forteresse. […]

A la tête d’une délégation du CICR (Comité International de la Croix-Rouge), Maurice Rossel inspecta le ghetto en juin 1944, avec l’assentiment des autorités allemandes.

Je remercie Maurice Rossel de m’avoir autorisé à utiliser aujourd’hui l’interview qu’il m’avait accordée en 1979. « Maintenant octogénaire, m’a-t-il écrit, je ne me souviens plus très bien de l’homme que j’étais alors. Je me crois plus sage ou plus fou, et c’est la même chose. Soyez charitable, ne me rendez pas trop ridicule. »

Je n’ai pas cherché à le faire.                                           

Claude Lanzmann

https://www.theatre-atelier.com/event/sami-frey-un-vivant-qui-passe-6/