L’après littérature, ALAIN FINKIELKRAUT.

Cher Alain Finkielkraut,

Votre premier livre, co-écrit avec Pascal Bruckner, s’intitulait Le nouveau désordre amoureux, votre dernier ouvrage en date aurait pu s’intituler Le nouvel ordre moral. Il serait d’ailleurs intéressant de s’en livrer à une lecture comparée pour mesurer l’évolution de votre pensée au fil des années — mais à tous ceux qui se montreraient tentés par l’expérience, vous répondez ici par avance avec Péguy que si vous n’êtes plus devant le même cheval de bois, c’est que le manège a tourné et non vous. 

« Un nouvel ordre moral s’est abattu sur l’esprit », assénez-vous donc d’entrée, un nouvel ordre moral dont vous voyez l’ombre s’étendre toujours plus loin sur la France et sur la république des lettres. Ce nouvel ordre a pour marraine tante Céline, obscur personnage d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust (qui m’a toujours intéressé pour d’autres raisons que les vôtres), figure toute entière dédiée à l’émotion, à la compassion, à la sensibilité au détriment de la subtilité. Et d’en conclure que « Cette demoiselle fanée et que sa surdité pourrait faire passer pour sénile incarne la modernité au cœur battant. (…) Nous vivons, pour le meilleur et pour le pire, sous le règne de tante Céline. »

Et tout comme Robin des Bois combattait le règne de Jean sans Terre, vous combattez dans ces pages le règne du nouvel ordre moral. Car il y a du Robin des Bois en vous, héros qu’on représente d’ailleurs tout de vert vêtu tel un Académicien en séance. Caché dans la forêt des livres, vous tirez de votre carquois en guise de flèches une vingtaine de brefs textes où vous clouez aux poteaux de couleur tous les délires woke de l’époque (je propose d’ailleurs à l’Académie française de valider le mot-valise « épwoke», né de la fusion entre époque et woke — exemple : quelle épwoke !), de l’écriture inclusive définie par vous comme « l’insondable bêtise d’un bégaiement obligatoire » jusqu’à l’épuration des textes du passé en passant par le néoféminisme, cette fois définie comme un « réalisme socialiste » et les excès de Metoo. Oui, il y a du Robin des Bois en vous, car ne manquent certes pas à l’appel dans votre maquis deux compagnons aussi fidèles que Petit Jean et Frère Tuck, à savoir vos grands amis et écrivains entre tous admirés, Milan Kundera et Philip Roth. Représentants non pas tant du monde ancien, mais de la littérature ancienne basée sur des principes et convictions désormais presque révolus comme : « Ecrire un roman ou une pièce, c’est n’être au service d’aucune cause. » Toujours davantage, déplorez-vous avec l’auteur des Testaments trahis et avec celui de La Tache, « (La culture) n’est plus exploration de l’existence, mais déclaration d’identité, expression tribale. » 

Nous entrons dans le monde d’après, constatez-vous avec Mona Ozouf : « Il n’y a plus de place, à l’époque du grand combat, « pour le monde de perplexité, d’ambivalence, d’ambiguïté où nous fait entrer la littérature. »

Un des rares avantages de l’âge venu est de savoir distinguer sous les habits neufs les vieux oripeaux, d’apercevoir sous le nom de woke « la certitude arrogante d’incarner la marche du monde » qui caractérise la pensée totalitaire, d’y voir l’énième manifestation d’un désir de pureté, ce que vous résumez par cette heureuse formule : « Le politiquement correct est un gigantesque effort pour redresser le bois tordu de l’humanité. » Et on ne sait que trop où mène cet effort.

Robin des Bois ne combattait que Jean sans Terre, vous combattez pour votre part des gens qui entendent régner sur toute la Terre. 

Et si le jugement de Primo Lévi que vous citez est juste : « Leur expérience du monde étant pauvre, les jeunes n’aiment pas l’ambiguïté », ne s’agit-il pas plutôt d’un conflit de générations plutôt que d’un conflit d’idées ? La langue que vous parlez dans L’après littérature n’est-elle pas déjà devenue une langue étrangère, une langue incompréhensible pour les jeunes générations ?

Alain Finkielkraut/ L’après- littérature/Stock/19 euros et 50 cents.

https://www.editions-stock.fr/livres/essais-documents/lapres-litterature-9782234087248